Le Blog du Cours Florent

Théâtre

L’anniversaire, d’Harold Pinter

Acteur, Harold Pinter a beaucoup joué Shakespeare. Comme tout anglais qui se respecte. Son théâtre ne puise pas uniquement dans la société anglaise. Il trouve sa source dans le monde foisonnant de l’immense auteur, dans cette volonté d’incarner des personnages dans le geste et la parole.

En 1958, Il écrit sa deuxième pièce, L’Anniversaire, et met déjà en place tout ce qui fera son œuvre, ce théâtre de la menace, qui jongle avec les mêmes thèmes : la trahison, la soumission, l’exploitation de l’homme par l’homme, sujets tout autant sociétaux que politiques.

La scène se passe dans une pension de famille, tenue par les époux Boles. Ils chérissent leur unique client, un dénommé Stanley Webber, personnage énigmatique, à qui Meg Boles fait les doux yeux. Le temps semble suspendu, irréel. Arrivent à l’improviste deux autres pensionnaires, à la conduite singulière, qui ont des comptes à régler avec le passé mystérieux de Stanley. C’est alors que tout bascule.

Lanniversaire

En 1958 toujours, Pinter déclare : « Il n’y a pas de distinctions tranchées entre ce qui est réel et ce qui est irréel, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n’est pas nécessairement vraie ou fausse, elle peut être tout à la fois vraie et fausse. »

La vérité au théâtre est pour lui à jamais insaisissable. L’exploration de la réalité à travers l’art reste impalpable. Qui est ce Stanley et quel secret cache-t-il ? Qui sont Nat Goldberg et Seamus McCann, venus lui régler son compte lors d’une soirée improbable d’anniversaire ? Le lecteur du texte se pose les mêmes questions, puisque l’auteur ne veut pas répondre.

Qu’en est-il du metteur en scène ? Claude Mouriéras, à son tour, laisse à l’ambiguïté sa vraie place. On ne sait pas qui ment ou qui dit la vérité. « L’arbitraire est un des fondements du totalitarisme… Empêcher l’autre de parler, le réduire au silence, voilà une violence qui parcourt toute l’œuvre de Pinter. »

Le cinéaste Mouriéras réussit sa première mise en scène de théâtre. Il s’est entouré de nombreux talents à commencer par Yves Bernard, à la scénographie et aux lumières. Cet ancien collaborateur de Patrice Chéreau invente un écrin grisâtre aux lignes de fuite précises, mais qui évoque un univers carcéral, un monde intérieur et rance auquel on n’échappe qu’avec difficulté.

Et puis, il y a la troupe de la Comédie-Française, ragaillardie par l’écriture de Pinter. Cécile Brune, en tête, qui prête à Meg Boles, une équivoque à laquelle aurait souscrit l’auteur, à la fois vierge et putain, mère et maîtresse, notre magnifique sociétaire se coule dans ce caractère avec des mines de chatte gourmande. Il faut la voir se déhancher et s’égosiller en reprenant un hit anglais dans la « birthday party ». En Stanley, Jérémy Lopez est sans âge, sans formes, sans volonté, idéale victime de l’autre et de lui-même. Les deux méchants compères ont les traits d’Éric Génovèse et de Nâzim Boudjenah, gluants à souhait. Citons aussi la toute charmante Marion Malenfant, pas si ingénue que les apparences voudraient la montrer, et Nicolas Lormeau, qui en peu de signes distingue son rôle avec talent.

Pinter, comme Shakespeare, est devenu classique, mais il est aussi à jamais notre contemporain.

Actuellement au théâtre du Vieux-Colombier  http://www.comedie-francaise.fr/index.php

FXH

Rêves de Wajdi Mouawad

Rêves de Wajdi Mouawad

James Borniche, le metteur en scène de Rêves, est sur son petit nuage. Il a initié son projet pour son Travail de fin d’études en juin 2012. Il venait alors d’être reçu à la Classe libre (Promotion XXXIII). La pièce a été primée et rejouée pour les Automnales. A présent, son équipe est sur le plateau du Théâtre de Belleville jusqu’au 28 octobre.
« C’est en 2010 que j’ai découvert Rêves. J’ai été bouleversé par cette pièce. Wajdi Mouawad a su mettre des mots sur mes sensations les plus intimes et les plus profondes, et aussi mes peurs, mes colères, mes incompréhensions. Il parle de toutes les amours, de la violence, de la douleur, de l’enfance perdue ou passée, des souvenirs, de la solitude…. J’ai monté ce spectacle pour partager tout cela et j’ai choisi des comédiens qui ont la grandeur d’âme et les épaules pour porter ce texte avec toute la force de leur jeunesse. »

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Willem loue une chambre d’hôtel et passe la nuit à écrire. Au bout de sa plume naît une série de personnages, créatures surgies des profondeurs de l’écrivain, autant de doubles de lui-même qui envahissent l’espace de son imaginaire. Sollicité par le désir d’un roman à venir – Architecture d’un marcheur, l’histoire d’un homme qui marche vers la mer -, Willem dialogue sans pitié avec ces êtres invisibles qui nourrissent ses colères et sa rage, ses doutes et ses angoisses de créateur. Peu à peu, il fera une rencontre qui va compléter l’ensemble de son univers : l’hôtelière, qui l’importune souvent avec de faux problèmes pratiques, mais qui veut combler sa solitude depuis que le destin l’a frappée.
« Dire le monde, le déployer, le dérouler telle une fresque offerte au regard », voilà ce qui caractérise l’œuvre universaliste et humaniste du dramaturge. Il laisse le choix au spectateur de pouvoir endosser le rôle de l’acteur dans sa propre vie, ses propres choix, qu’il soit le créateur de sa propre histoire. Lui permettre de rêver à ses désirs et lui dire qu’il est temps pour lui d’y rêver.
Laissons le dernier mot à James Borniche :
« Je veux réveiller chez le spectateur, c’est mon espoir, des émotions, des désirs profonds et peut-être des prises de conscience, sur eux, sur le monde. Notre ambition aura été d’apporter le temps d’une heure et demie notre foi en l’humanité, avec force, humour, amour, simplicité et sans concession. »

Héros et anti-héros

Héros et anti-héros

Au moment où Christian Croset attaque son travail sur « l’étoffe des héros », l’actualité théâtrale semble donner raison à son choix. Deux scènes de la périphérie parisienne accueillent sur leurs plateaux deux mythes conséquents.

L’un est Macbeth au Théâtre Nanterre-Amandiers. Une mise en scène au scalpel de Laurent Pelly, la mise au jour sombre de la violence, l’illustration des mouvements corrompus du sieur écossais et de sa belle, magistralement interprétés par Thierry Hancisse et Marie-Sophie Ferdane.

L’autre est Hannibal au Théâtre 2 Gennevilliers dans une lecture par trop académique de Bernard Sobel. Le spectacle ne rend pas justice à ce maudit de Grabbe, ou alors c’est ce satané Grabbe (et son traducteur) qui ne parvient pas à nous intéresser. Les acteurs, Jacques Bonnaffé en tête, peinent à trouver le souffle et le mordant ou s’encombrent d’un style incertain. Shakespeare sort gagnant de la comparaison. Dans la lande bourbeuse et les châteaux glacés, on avance à grandes enjambées, dans une allure martiale propre à écraser impitoyablement le destin des héros.

Avec Le Soldat ventre-creux, de Hanokh Levin, joué au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie, on passe dans le camp des anti-héros. On n’est plus chez les grands de ce monde. L’auteur revisite la figure de Sosie, après Plaute et Molière, mais dans un registre tragique. Quand un soldat revient de guerre il a simplement eu d’la veine et puis voilà… nous dit la chanson. Pas le nôtre. Il retrouve sa maison, mais elle est occupée par un autre… Sosie ! au ventre plein, lui qui a le ventre creux. Sa femme, son fils le considèrent comme un étranger, celui qui dérange. Ses voisins, devenus aveugles et muets, ne le reconnaissent pas. Et voici qu’arrive le Soldat ventre-à-terre, revendiquant lui aussi l’identité de Sosie…

Soldat ventre creux

La guerre, éternelle histoire des hommes, révèle les héros et les anti-héros. Elle éclaire la cruauté et l’humiliation de notre condition. La domination d’un Sosie sur l’autre et voici une nouvelle guerre qui recommence, plus intime, ou plus domestique, mais qui n’en est pas moins douloureuse. Levin propose une fable politique, inspiré par le conflit israëlo-palestinien,  sur la domination de l’homme par l’homme. Il décrit avec talent l’égarement de ceux qui reviennent du front, qui pourraient être aussi ceux qui reviennent des camps de déportation ou de réfugiés. Tour à tour, les actions farcesques et macabres, les interrogations existentielles sur le sens de la vie occupent le terrain consciencieusement labouré par Véronique Widock.  « Cette histoire est celle de toutes les guerres, écrit-elle, mais sous la plume de Levin, l’humanité refuse de se soumettre. Et le Soldat ventre-creux, doué d’une incroyable aptitude à l’espoir, repoussant les limites du possible, fait preuve d’un incroyable appétit de vivre. » Dans le rôle, Stéphane Facco montre une fois encore qu’il est un acteur hors pair. Il fait très bien passer les interrogations de l’auteur sur le doute, la folie, l’approche de la mort. Avec lui on se demande où trouver une issue dans ce monde. Il réunit toutes les facettes de son art et en devient touchant et… héroïque.

http://www.la-tempete.fr/

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