Le Blog du Cours Florent

Théâtre

Conseil matinal : Quand je pense qu’on va vieillir ensemble!

Conseil matinal : Quand je pense qu'on va vieillir ensemble!

Une fois n’est pas coutume, le cher Quentin Mermet, qui défraye la chronique de notre blog, nous conseille un spectacle. A sa manière. Et pourquoi donc pas !…

     Ce matin, à huit heures, en me réveillant, je savais que j’allais faire une connerie. Enfin, pas forcément une « connerie », peut-être pas une « connerie », ce serait exagéré de dire que c’est une « connerie », ce serait considérablement prétentieux et désinvolte de qualifier ce que je m’apprête à faire de « connerie » ; vu que ce que je m’apprête à faire, au bout du compte, c’est vous donner un conseil. Un conseil, oui, un conseil… Merde… Moi qui m’étais juré de ne plus jamais avoir affaire à ce genre d’insanité… Un conseil ! nom de Dieu ! Allais-je m’en remettre ? Allais-je m’en relever aussi prestement qu’un bébé gnou dans la savane kenyane ?… Non, mais je vous entends vous marrer, là ! mais pour moi, c’est des questions qui se posent ! c’est pas négligeable ! moi, j’ai pas l’habitude d’effectuer ce genre de prestation acrobatique, ce genre de manipulation psychologique uniquement toléré dans l’espace public républicain du fait qu’on l’accompagne usuellement d’un geste amical (une petite tape sur l’épaule, par exemple) et d’un bon vieux sourire, gras et bête… Mais présentement, comment voulez-vous que je fasse ça ? comment voulez-vous que je souris, là ? Sourire, par l’écrit, par les mots, ça n’a pas de sens, réfléchissez deux minutes !… Attendez, j’ai une idée !… J… Voilà, comme ça, c’est bon, je suis couvert ; ça aura l’air d’un conseil, quoi que je puisse dire par la suite…

     Un conseil ! j’en reviens pas !… J’avais jamais été conditionné pour la confrontation de ce genre d’extrémité pathologique. Moi, j’avais rien demandé, ça m’est tombé sur le râble comme un vieux sac-de-couchage rempli de tzatziki avarié. Il y a des choses comme ça dans la vie qu’on peut pas prévoir et qu’on aurait préféré éviter… Je vous raconte ça : ce matin, je me lève tranquille, bon je fais mes petites affaires, je vais dans la salle-de-bain et puis je me retrouve face à mon miroir, au miroir de ma salle-de-bain, et là – me demandez pas pourquoi – je me suis dit : « Vas-y, Quentin ! Aujourd’hui, déchire-toi ! Fais quelque chose de dingue ! » C’est bizarre, hein ? Y aucune explication logique. Ca reste encore de l’ordre de l’irrationnel pour moi, voire du mystique. C’était, comme qui dirait, ma rencontre avec la forme la plus obscure de la sacralité du quotidien, un truc dans le genre. Comme si un quelconque au-delà métaphysique s’était dévoué pour consulter mes services par l’entremise de mon propre reflet sur le miroir, maculé de traces d’écoulement de matières divers, de ma salle-de-bain. Sans doute un malentendu !…

     Un truc dingue… Au début, j’ai pensé aller au restaurant japonais pour midi, ça me semblait pas mal comme idée. Mais très vite, je me suis dit que c’était une solution de facilité : original oui, dingue peut-être pas… Alors je me suis posé, tout penaud, la queue entre les jambes, dans mon fauteuil rouge à carreaux, sous ma mezzanine, dans ma chambre en face des toilettes (j’en profite pour m’exercer dans le rôle d’agent immobilier, des fois que ma carrière dans le théâtre tournerait court – plus que probable), et j’ai réfléchi. Ca, c’est bon, à la base je maîtrise ; mais ce que j’ai pas réussi à maîtriser, c’est ce qui a été produit par cette-dite réflexion. Cette bougresse ! Pour le coup, mon cerveau il m’a totalement lâché. Je savais que j’aurais jamais dû traiter avec ce type d’organe dégénéré. Je fais trop facilement confiance à ma propre physio-psychologie, je sais que ça peut paraître simplet, mais bon que voulez-vous, je suis trop naïf. C’est là que j’ai merdé, on peut le dire… Je me suis ainsi figuré que j’étais, moi, dans la légitime capacité de prodiguer un conseil. Rien que de le conceptualiser dans mon esprit avare en compliments et autres friandises indigestes du même acabit, j’en ai eu des bouffées d’angoisse…

     Mais puisqu’on y est, tâchons de faire bonne figure…

     Alors, bon… (perdu pour perdu) je vous conseille, et ce de manière totalement gratuite et désintéressée (parfois ça arrive), d’aller au théâtre… Au théâtre. Rien que ça… Je sais pas si vous imaginez mais à mon niveau, c’est déjà énorme. Même qu’au début, dès que j’ai écrit « je vous conseille […] d’aller au théâtre » sur la page virtuelle de mon Microsoft Office Word 2007, j’ai eu un réflexe pulsionnel de rejet, quasiment de la légitime défense, et j’ai tout effacé. C’est pour vous dire le degré de mon allergie… Mais le pire (vous allez voir, c’est hallucinant), c’est que je vous conseille d’aller au théâtre pour voir un spectacle contemporain, une création. Je précise tout de suite que, pour ceux qui me connaissent, non, ça n’est pas un canular ; c’est bien moi, dans la plus totale possession de mes moyens cognitifs, réflexifs, digestifs et autres…

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     Et donc, je vous conseille d’aller voir la dernière création en date des Chiens de Navarre, Quand je pense qu’on va vieillir ensemble, au théâtre des Bouffes du nord, du 14 au 25 mai. Voilà, c’est fait !… Pour précision, je l’ai personnellement vu au théâtre de Vanves, au début du mois de mars dernier, et je vous le recommande… A ceux qui connaissent déjà cette compagnie, je n’ai rien à dire qui serait nécessaire à leur optimale réception du spectacle ; et à ceux qui n’en ont jamais entendu parler… je n’ai rien à dire qui serait nécessaire à leur optimale réception du spectacle…

Spectacle actuellement joué au théâtre des Bouffes du Nord : http://www.bouffesdunord.com/

     Comme vous pouvez le voir, mes compétences en matière de conseils restent malgré tout, considérablement restreintes… Alors soyez indulgents, et alors je pourrais m’employer pour supputer la pertinence de – peut-être – émettre l’hypothèse d’avoir à m’octroyer le droit de l’être à mon tour. Ne vous sentez pas obligé de me remercier, cela ne serait que l’énième marque que de votre narcissisme altéro-centré, et me mettrait considérablement mal-à-l’aise.

Quentin Mermet

SEULS – le temps des mots

SEULS - le temps des mots

Seuls, mise en scène, texte et interprétation de Wajdi Mouawad au Théâtre National de Chaillot.

« On pense que l’instant présent, notre vie de maintenant, est un brouillon est qu’ensuite viendra le propre. Je crois qu’on se trompe, le brouillon, c’est le propre.»  Harwan  

Utile de vous dire que ca grouillait dans la salle Jean Vilar du Théâtre National de Chaillot. Au Québec, on dirait : «Y’a une tempête de neige qui se prépare certain… Le monde est fou!» C’est la fébrilité, le vent d’un instant. Il fait chaud, c’est le confort de la cheminée, l’attente de se faire raconter.

Des étoiles filantes de Beyrouth, jusqu’au froid glacial de Montréal en passant par Saint-Pétersbourg, Wajdi Mouawad incarne Harwan, étudiant au doctorat en sociologie de l’imaginaire qui prépare une thèse ayant pour sujet les solos dans le théâtre de Robert Lepage.

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Harwan entre en scène, vêtu d’un caleçon. Ça pourrait être n’importe qui, n’importe quel trentenaire, seul dans son appartement, qui s’acharne à trouver une conclusion à son mémoire. Le plateau se résume en un lit, une fenêtre et un téléphone qui sonne sans cesse, un vieux téléphone à roulette comme une connexion particulière avec le monde extérieur. Séparation amoureuse, mort subite du directeur de thèse, coma du père, Harwan traverse les épreuves sans éclats, dans une banalité renversante. Dans une longue discussion au chevet de son père, il redécouvre sa langue maternelle, l’arabe. Il se souvient des odeurs du Liban, du jardin, de sa mallette de peinture, du ciel bleu, mais pas de la guerre. Dans sa soif des mots, le temps passe comme un long poème, une réflexion continue sur la famille, les souvenirs précieux, mais aussi ceux qu’on voudrait oublier pour mieux avancer. Il dit à son père, dans une sincérité électrique : «Qu’est-ce que je serais devenu aujourd’hui si j’étais resté au Liban avec toi papa, et toi que serais-tu devenu, j’ai l’impression que tu aurais été heureux, on n’aurait pas connu les hivers et tu aurais arrêté de nous accuser d’être la cause de ton exil, peut-être que si on s’était parlé…»

C’est lorsqu’on croit avoir saisi l’essentiel, que le génie de Wajdi Mouawad nous attend dans un renversement de situation dont on ne sort pas indemne. Le tragique se révèle. On retient son souffle. Ça explose et c’est parti, ça secoue et ça vit.

Pour en savoir davantage, le texte Seuls est disponible chez Léméac/Actes Sud Papiers, il a été publié en 2008. Je vous suggère aussi de lire et découvrir la pièce Forêts, publiée en 2006.

Pour comprendre les références faites à Robert Lepage, découvrir son film La face cachée de la lune, produit en 2003 et aller voir sa prochaine création à L’Odéon, Jeux de cartes 1 : Pique, du 19 mars au 14 avril 2013.

Ève Saint-Louis

Solness le constructeur de Henrik Ibsen

Solness le constructeur de Henrik Ibsen

Alain Françon sait admirablement lire le théâtre d’Ibsen. L’auteur norvégien a jalonné sa carrière de metteur en scène. Il s’attaque aujourd’hui à l’une des dernières pièces de l’auteur. Ibsen revient en Norvège après quelque vingt ans d’absence. On l’accueille en héros et en même temps il est confronté à la critique de la jeune génération qui cherche des formes nouvelles.

Solness est arrivé à l’apothéose de sa carrière de constructeur. Il se présente solide comme un roc, barricadé de certitudes. Une jeune fille, Hilde, rencontrée dix ans auparavant, va bouleverser cette existence et en saper les fondements.

« Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures », écrit Maeterlink dans Le Trésor des humbles. Comme Hedda et Nora, ses grandes sœurs, Hilde révolutionne la petite vie provinciale et bourgeoise de Solness et de son épouse. Comme elles, la soif d’absolu commande ses actions. Elle est libre et avance tête baissée, comme un bélier, pour casser l’édifice dans lequel s’est enfermé confortablement le héros de son cœur.

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Dans ce rôle, Adeline D’Hermy fait merveille. Elle a déjà rencontré son metteur en scène à la Comédie-Française dans La Trilogie de la Villégiature. Ce deuxième rendez-vous rend justice à son immense et tout jeune talent. Elle irradie le plateau et elle danse le rôle à la manière d’une Isadora Duncan. Elle s’engage, échevelée et farouche, et torpille la société figée représentée par les acteurs. Les habitués de la Colline retrouvent avec plaisir Dominique Valadié qui, dans Aline, la femme de devoir et d’obligation, fait frissonner la salle quand elle parvient à livrer un peu de sa vérité. Vladimir Yordanoff, dans Solness, exprime toute l’ambiguïté et la torture de cet homme tombé qui rêve son vol d’Icare. Et les autres Michel Robin, en tête, dans une courte scène, sont à l’unisson des exigences du metteur en scène, et Adrien Gamba-Gontard, et Agathe L’Huillier.

On ne saurait trop louer également le décor de Jacques Gabel et les lumières de Joël Hourbeigt, fidèles collaborateurs d’Alain Françon, qui décidément, et on pourrait dire définitivement, signe toujours un travail impeccable.

 

FXH

http://www.colline.fr/

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