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Théâtre

Oubliés, de Rebecca Vaissermann

Oubliés, de Rebecca Vaissermann

Une nouvelle auteure est née. Elle a vingt ans. Elle est aussi comédienne. Elle propose son premier roman et elle vient de remporter le Concours des Jeunes Auteurs au Salon du livre de l’Ile de Ré. Sa marraine n’est personne d’autre que Madeleine Chapsal, excusez du peu, qui de plus signe la préface.

En 1944, Jacques et Louis s’aiment, mais la déportation vient les séparer. Commence alors la quête de Louis pour retrouver l’homme qu’il aime malgré le temps, la distance, malgré l’Histoire qui se dresse entre eux et toutes les difficultés de cet amour  interdit car différent…

« Vous avez connu mon grand-père ? » Telle est la question que pose Romain, dix-huit ans, à un vieil homme qu’il a recherché pour ce témoignage. Louis – tel est son nom – se penche alors sur son passé. Il raconte Jacques, mort si tôt que son petit-fils n’a pas pu le connaître.

L’action du récit commence dans les années quarante par une amitié adolescente, inconsciente. Avec l’âge adulte, la relation devient amoureuse. L’auteur nous saisit par une écriture alerte, proche de l’émotion, et cependant pleine de distance. Le temps de l’internement dans les camps obéit à une maîtrise, une dignité, mais qui n’en sont pas moins frappants. Un long monologue intérieur, toute une vie longtemps cachée jaillit à point nommé chez ce vieil homme de quatre-vingt six ans et qui attend la mort. De la première à la dernière page, on est saisi, on ne lâche rien. Rebecca nous empoigne et nous la suivons haletant dans les méandres de ces deux vies à la fois mêlées et disjointes.

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Le lecteur, tout comme Chapsal d’abord, se demande comment une jeune femme de vingt ans peut avec autant de conviction raconter cette histoire. Elle se glisse dans la tête de cet homme, décrit les situations et les sentiments avec des accents d’une sincérité brûlante. L’histoire individuelle se frotte à l’histoire collective, celle qu’on écrit avec un H majuscule. La guerre d’abord, l’emprisonnement avec le triangle rouge pour déguiser le rose, la vie dans les camps, le retour terrible après la guerre, ce moment où il faut se reconstruire et ne pas oublier. Rebecca Vaissermann fait sienne la question de Françoise Sagan, tout aussi précoce qu’elle : « je me demande ce que nous réserve le passé. »

On se dit que Rebecca veut raconter une histoire de sa propre famille. Elle est comme Romain le réceptacle de ce témoignage ardent et sensible. On peut se dire aussi, et c’est encore plus fort, qu’elle a tout inventé. Peu importe la réponse, on se dit tout simplement que Rebecca Vaissermann a un sacré talent et on espère ardemment qu’elle saura s’arranger avec sa propre vie pour se faire une place double, dans le jeu et dans l’écriture.

FXH

 

Oubliés est paru à Parole Ouverte Éditions

Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot. Deneuve sur la route

Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot. Deneuve sur la route

L’anniversaire, d’Harold Pinter

Acteur, Harold Pinter a beaucoup joué Shakespeare. Comme tout anglais qui se respecte. Son théâtre ne puise pas uniquement dans la société anglaise. Il trouve sa source dans le monde foisonnant de l’immense auteur, dans cette volonté d’incarner des personnages dans le geste et la parole.

En 1958, Il écrit sa deuxième pièce, L’Anniversaire, et met déjà en place tout ce qui fera son œuvre, ce théâtre de la menace, qui jongle avec les mêmes thèmes : la trahison, la soumission, l’exploitation de l’homme par l’homme, sujets tout autant sociétaux que politiques.

La scène se passe dans une pension de famille, tenue par les époux Boles. Ils chérissent leur unique client, un dénommé Stanley Webber, personnage énigmatique, à qui Meg Boles fait les doux yeux. Le temps semble suspendu, irréel. Arrivent à l’improviste deux autres pensionnaires, à la conduite singulière, qui ont des comptes à régler avec le passé mystérieux de Stanley. C’est alors que tout bascule.

Lanniversaire

En 1958 toujours, Pinter déclare : « Il n’y a pas de distinctions tranchées entre ce qui est réel et ce qui est irréel, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n’est pas nécessairement vraie ou fausse, elle peut être tout à la fois vraie et fausse. »

La vérité au théâtre est pour lui à jamais insaisissable. L’exploration de la réalité à travers l’art reste impalpable. Qui est ce Stanley et quel secret cache-t-il ? Qui sont Nat Goldberg et Seamus McCann, venus lui régler son compte lors d’une soirée improbable d’anniversaire ? Le lecteur du texte se pose les mêmes questions, puisque l’auteur ne veut pas répondre.

Qu’en est-il du metteur en scène ? Claude Mouriéras, à son tour, laisse à l’ambiguïté sa vraie place. On ne sait pas qui ment ou qui dit la vérité. « L’arbitraire est un des fondements du totalitarisme… Empêcher l’autre de parler, le réduire au silence, voilà une violence qui parcourt toute l’œuvre de Pinter. »

Le cinéaste Mouriéras réussit sa première mise en scène de théâtre. Il s’est entouré de nombreux talents à commencer par Yves Bernard, à la scénographie et aux lumières. Cet ancien collaborateur de Patrice Chéreau invente un écrin grisâtre aux lignes de fuite précises, mais qui évoque un univers carcéral, un monde intérieur et rance auquel on n’échappe qu’avec difficulté.

Et puis, il y a la troupe de la Comédie-Française, ragaillardie par l’écriture de Pinter. Cécile Brune, en tête, qui prête à Meg Boles, une équivoque à laquelle aurait souscrit l’auteur, à la fois vierge et putain, mère et maîtresse, notre magnifique sociétaire se coule dans ce caractère avec des mines de chatte gourmande. Il faut la voir se déhancher et s’égosiller en reprenant un hit anglais dans la « birthday party ». En Stanley, Jérémy Lopez est sans âge, sans formes, sans volonté, idéale victime de l’autre et de lui-même. Les deux méchants compères ont les traits d’Éric Génovèse et de Nâzim Boudjenah, gluants à souhait. Citons aussi la toute charmante Marion Malenfant, pas si ingénue que les apparences voudraient la montrer, et Nicolas Lormeau, qui en peu de signes distingue son rôle avec talent.

Pinter, comme Shakespeare, est devenu classique, mais il est aussi à jamais notre contemporain.

Actuellement au théâtre du Vieux-Colombier  http://www.comedie-francaise.fr/index.php

FXH

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